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L’homme et le corbeau

Plié/déplié ou la création par temps de confinement

Texte et images de Claude Soloy

vendredi 1er mai 2020

Texte Ă©crit au CHU du 23 au 31 avril 2020.
Photographies hommes pliés et hommes dépliés réalisées pendant le confinement

Il me plaĂ®t Ă  dire que je ne dispose plus que d’une feuille de ramette pour Ă©crire tout ce que je n’ai pas encore dit (ou que ne dirai jamais). Et quand bien mĂŞme je rĂ©cupĂ©rerais marges et trottoirs recto verso, la rue serait trop exiguĂ« pour que j’y fasse paĂ®tre mon bestiaire. En rĂ©alitĂ©, je manque de souffle pour « fictionner » Ă  longueur de journĂ©e. C’est comme si mon espace de libertĂ© se limitait Ă  un cercle d’un mètre de rayon dont je serais le centre, et correspondant Ă  la longueur approximative de mon bras tendu, je bats des ailes mais ne dĂ©colle pas : mon ressenti du confinement est plus un pli sur soi (sur moi) qu’un repli. Une sorte de retournement, voire d’écrasement. Je me sens enveloppe et courrier de moi-mĂŞme.

L’homme plié s’est donc imposé dans ma quête d’écriture, photo ou poème. J’invente de petites choses, du concentré de sens qui ne supporte que la certitude de mon incertitude. Je me fouille jusqu’à l’os qui n’est jamais le dernier et pourtant je n’en suis pas un. Je suis un haïku de chair qui danse sur son propre espace et celui d’un plus loin que je perçois mais que je ne peux étreindre, un là-bas obscène déroulant macadam, parkings, pelouses, forêts et ciels intouchables.

Je surprends le corbeau aux manches noires plaidant pour le vol d’un croĂ»ton de pain et qui plie-dĂ©plie sa robe Ă  un mètre de mon pied ; lui aussi baigne dans sa bulle qu’il dĂ©place au grĂ© de ses plaidoiries. Je surprends le printemps et la danse des pollens mais peut-on attraper une saison dans la mĂ©tamorphose d’un temps nouveau ?

Souvenir des baisers d’un ailleurs perdu quand le cercle du monde m’était familier et qu’il m’ouvrait son étreinte de caresses. J’existe autrement, dans un corps qui m’est de plus en plus familier car je n’ai que lui à toucher, à consoler, à observer, je me surprends en me pinçant la peau pour en éprouver l’élasticité, je me frotte le nez et parle à mon miroir sur lequel je postillonne. La trace est importante, bave ou impacts de dentifrice, pourquoi, je n’en sais rien, je renouvelle le geste de l’homme des cavernes dont le doigt ou la bouche le prolongeait et l’inscrivait durablement dans le roc ou l’argile, un miroir en quelque sorte, une manière dite d’autoportrait de courbes et de points, de bâtonnets, de cornes d’aurochs et de rugissements muets, de chasses, de battements de cœur et de farandoles autour du feu tribal.

Il y a de la grotte en moi, je suis la paroi sur laquelle je grave la solitude de mes signes. J’ai tout appris du monde qui ne m’a rien donné car il n’est que le monde auquel je tente de donner sens dans mon rapport à l’autre, mon semblable masqué, désormais le survivant s’interrogeant sur la frontière de l’horizon que franchissent seuls les oiseaux migrateurs et les bateaux fantômes au long cours. Mon bateau ivre fait du sur place, cependant il titube sur chaque vague domptée, nul nègre criard sur la rive dont les herbes folles ne sont que les fumerolles des trains de nuages. Tout est si loin, cependant à portée d’ongles et de chiures de mouches, comme une continuité fracturée dans laquelle chacun joue aux quatre coins, seul avec son ombre. Ma migration se heurte à l’image du miroir dont la rime n’écrit que le point noir de mon visage, de mon corps, ce concentré de chair, trou noir qui m’absorbe, m’amplifie, m’enrobe à outrance dans le périmètre de son cadre.

Je n’ai que moi à partager dans l’amour que j’ai de l’autre car la passion est dans la distance, chacun, chacune pour soi dans la soie de sa peau. Partager la rupture qui nous rassemble. Le miroir universel s’est brisé, pulvérisé, éclats et acariens, et nulle colle pour le restituer. Je suis le tout d’un fragment et je dois en accepter les bords ébréchés pour y accrocher mes rires et pleurs.

Je suis un homme pliĂ©, pli sur pli, « accordĂ©onisĂ© » Ă  l’infini de son intimitĂ©. Je peux me jouer jusqu’au dĂ©pli, imaginer le retour Ă  l’embrassade collective, au dĂ©chaĂ®nement libidineux, Ă  l’échangisme d’une poignĂ©e de mains ou Ă  l’amitiĂ© d’un verre trinquĂ© sous la glycine, mais les premiers travaux que j’ai rĂ©alisĂ©s ne font guère la diffĂ©rence entre le pli et le dĂ©pli, comme si le debout n’était que le mal couchĂ© du lovĂ©. La pesanteur est toujours la mĂŞme, elle nous tire par la peau des fesses ou le talon. Je ne sais plus qui a dit qu’il fallait abandonner le ciel aux anges et aux moineaux. Les anges au chaud dans la tĂŞte des hommes ou dans leurs habits de plâtres au fond des cryptes des sapiens, et les oiseaux tout lĂ -haut mais dont les plumes retombent tĂ´t ou tard sur le plancher des vaches pour se mĂ©langer aux bouses.

Je suis le cul terreux dont le pli est une fondrière palpitante révélée par le miroir, le vrai avec son tain vérolé de jeune dernier, et l’autre, tout aussi réel, l’image mentale et sa horde de mots qui l’accompagnent. Je suis le troupeau d’antilopes ou de chevaux, ces animaux ne savent pas compter mais ils distinguent le peu du beaucoup, ils ont appris à se regrouper pour que les moustiques se répartissent équitablement sur l’ensemble des croupes qui frémissent en ricochets serrés, ils unissent leurs énergies pour assurer leur défense en toutes circonstances, ne faire qu’une peau animée d’une seule respiration, d’un même désir, la fuite ou la sécurité. La fameuse concentration.

Je dispose de l’espace-temps qu’on m’impose pour me regarder, me rassembler comme jamais je ne l’avais fait dans le monde ancien. Mon visage dans le miroir, poitrail et cul. Point noir du marigot, troupeau d’antilopes secoué de spasmes, je suis tout cela, condamné à tourner sur moi-même, à galoper sur ma peau en quête de petits plis inexplorés, l’unique activité du con-damné-finé, mais mission impossible si je me coupe de ma tribu d’Afrique dont je suis imprégné jusqu’à la salive de mes baisers. Il y a de l’autre en moi car j’ai vampérisé son souvenir, sa sueur, tout de lui, sa géographie, ses coups de gueule ou de poing pour assurer son territoire, ses projets de fêtes, ses totems et ses rituels.

Le pli du miroir-photo, est un paysage surprenant quand j’en trouve l’interstice où je me faufile, ride, cicatrice de mon enfance, plongeon dans le puits de moi, l’effondrement, la bascule, lèvres insoupçonnées de moi s’écartant sur des fleuves souterrains saisis dans leur fulgurance de tourbillons et de cascades rouge-sang. Mon œil assure le zoom sans complaisance, il fouille l’écume et les sables que les années ont accumulés, il gratte les lits anciens, y décèle les empreintes d’amours embryonnaires aux coquilles écrasées, paillettes d’or en noir et blanc, les zèbres sans doute de mes livres de la petite innocence que j’habillais de pyjamas rayés en m’endormant. Il y a de l’eau, du gravillon et de l’animal en moi, des fluidités effervescentes jaillissant de mes lèvres, des mamelles, de la poussière de nébuleuse accrochée à mes oreilles, des pattes et des griffes dont l’usage m’est inconnu.

L’homme pliĂ©-dĂ©pliĂ© est le mĂŞme, simple affaire de format « portrait » ou « paysage », pliĂ© debout, dĂ©pliĂ© allongĂ©, marine horizontale ou verticale quand l’éclair de l’ouragan habille le sillage du bateau d’écailles d’or fugitives. J’affirme ne disposer que d’une feuille de ramette, papier-photo, papier recto, papier bobo pour y dire mes mots de confinement. Je dois d’abord choisir le troupeau d’antilopes, c’est-Ă -dire le vrac de moi dans le miroir, je le saisis dans son tumulte et qu’importe la lumière puisque je la dĂ©busque lĂ  oĂą elle se terre, la claque de moi, la giclĂ©e d’un paysage que je recadre par le seul pouvoir de mon iris, j’élimine, me dĂ©gage strate après strate, m’en dĂ©gage, et bientĂ´t le miracle s’opère, je ne m’appartiens plus, je suis le monde que je ne sais pas, une matière extĂ©rieure Ă  moi, modelable, jetable. Ainsi naĂ®t la photo de l’homme pliĂ© ou dĂ©pliĂ©. Il est moi en dehors de moi, mais jamais moi car je suis un tout de chair palpable et bavard. On dit autoportrait mais je ne suis pas le portrait, je ne suis qu’un prĂ©texte Ă  me dire. Je ne suis que la traduction de moi dans ce patient travail d’archĂ©ologue. Un bien Ă©trange Ă©tranger somme toute, un condensĂ© de formes qui s’entrecroisent, copulent, explosent. La vie Ă  ses origines, rien de plus.

Photo ou poème, autre simple affaire de miroir et de troupeau d’antilopes ou de gazelles, le corbeau qui joue des ailes sur la pelouse, et que je vois. L’emplumé s’est d’abord jeté du haut de l’arbre, a plané quelques secondes puis a piqué du bec vers le croûton de pain, s’est posé sur l’herbe, a fait quelques pas en se déhanchant. Je ne suis pas le corbeau, non plus le renard, mais l’observateur d’un confinement qui m’est extérieur. La vie et son mouvement en dehors de moi dans un décor urbain où les parkings jouxtent les parterres fleuris et les papiers gras. Des enfants crient que je ne vois pas, une femme masquée longe un mur couvert de lierre. Tel est le paysage d’antilopes ou de zèbres, une Afrique riche mais totalement dénuée d’originalité. Mon œil n’a retenu que l’oiseau et sa trajectoire noire, dépli et pli, y a mis la juste lumière, la juste distance physique permettant au volatile de demeurer dans son cercle sans rompre le mien.

L’haĂŻku est ainsi, sĂ©lectif dans son cadrage, ramassĂ©, hyper concentrĂ©, avare de mots, il est un arrĂŞt sur image particulière, comme une Ă©mergence Ă©vidente extraite d’un paysage en kit. A chaque corbeau son territoire qui tiendrait finalement sur la tranche de ma feuille. Son vol n’est qu’une virgule Ă  mettre en plume sur le recto-verso du papier, jeu de mots dans le rythme 5/7/5. S’il est une prise de vue instantanĂ©e qui s’impose Ă  mon Ĺ“il, sa mise en Ă©criture est savante, voire laborieuse puisqu’il faut respecter sa « musique ». L’homme du pli-repli, quant Ă  lui (quant Ă  moi), est la crĂ©ature cachĂ©e qu’il faut dĂ©busquer au fin fond du paysage de ma peau et que je rĂ©veille sans savoir ce que je cherchais, elle est la danse d’ombres abyssales pĂ©trifiĂ©es, particules de lumières d’étoiles moribondes, le spectacle de mon intimitĂ© quand j’en suis le voyeur Ă©tonnĂ© d’être cet Ă©trange Ă©tranger qui me regarde. L’homme et le corbeau ne sont pas si Ă©loignĂ©s l’un de l’autre. Ils disent mon image du monde, l’une enfouie, l’autre visible mais pas plus lisible.

Le confinement m’inspire, m’aspire, alors je me cogne à mes limites, à ce quignon de pain dur que me vole le bel emplumé.

5 Sur l’herbe le pain
7 Pour l’envol noir du corbeau
5 Objectif atteint

OBJECTIF ATTEINT…
OBJECTIF ATTEINT ?

L’immense solitude de la faim de l’autre.

CLAUDE SOLOY (Texte Ă©crit au CHU du 23 au 31 avril 2020)

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3 Messages

  • Bonjour Claude,

    Voici ce que j’ai vu dans le texte : « L’Homme et le corbeau PliĂ©/dĂ©pliĂ© ou la crĂ©ation par temps de confinement ».
    Ton texte est une introspection de ton moi, dĂ» Ă  un moment T. de ta vie, Ă  savoir, l’hospitalisation Ă  l’hĂ´pital de Petit-Quevilly.
    Cette situation particulière est l’occasion pour toi, de mettre Ă  nu ton corps, hors de tes repères, de ton « Chez toi », convivial et rassurant.
    De lĂ , s’exacerbe un examen critique oĂą les angoisses emmagasinĂ©es dès l’enfance, resurgissent dans ta conscience.
    Ce texte te permet d’exprimer tous ces doutes, masqués par les activités liées à la vie quotidienne.
    Un beau texte qui fait écho à ta production littéraire.

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  • PliĂ©/dĂ©pliĂ© 4 mai 18:59, par Dubreuil colette

    En regardant ces photos, j’ai cru recevoir une gifle, mais ce fut un coup de cĹ“ur, brutal et dĂ©chirant.
    Sublimes photos et terrifiantes à la fois, qui ne peuvent laisser indifférent
    devant ce corps plié portant la misère du monde sur ses épaules,
    devant l’homme qui pleure de solitude
    devant l’homme qui offre ses mains, ridĂ©es, tendues, fatiguĂ©es.
    Mais qui portent aussi, la gĂ©nĂ©rositĂ©, l’apaisement, la beautĂ© lorsqu’elle caresse la joue d’un enfant ou cueille une fleur de glycine en son jardin.
    Elles sont un don de toi, Cher Ami. Merci.

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  • Mon très cher Ami Claude, c’est un texte incroyable que
    j’ai lu et regardĂ© avec une angoisse terrible, le ventre
    et le coeur serrés et ulcérés.
    Quelle Ă©criture !!!
    Je reste sans voix et éberluée devant tes mots et les
    photos qui s’incrustent comme des coups de poing , qui
    torturent, bouleversent.
    Quelle chance d’avoir un ami de cette " profondeur"
    Mille et mille bisous. Monique

    merci Ă  l’UAP pour ce blog.

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