Voyage au goût de la nuit - UNION DES ARTS PLASTIQUES de Saint Etienne du Rouvray
UNION DES ARTS PLASTIQUES de Saint Etienne du Rouvray
Accueil > Poésies > Voyage au goût de la nuit
Voyage au goût de la nuit

Claude Soloy

lundi 4 mai 2020

Texte Ă©crit les 2, 3 et 4 mai 2020 en Ă©cho aux images

Petit enfant je baignais dans les nuits noires du couvre-feu avec pour seul lumignon l’aile mordorée de la lampe pigeon que ma grand-mère abreuvait d’alcool jusqu’à plus soif
Alors dansent les virgules de plumes sur les vieux plâtres des murs où j’ai appris la langue des diamants quand le miroir se gorge d’étincelles
Il y avait le parfum de l’alcool se mêlant au suint des corps
Dehors
Le bruit des canons

Toujours maintenant le goût de la madeleine ivre-morte
Et pourtant je n’avais pas encore lu Proust
Je fréquentais Blanche noire et les sept nains comme les sept nuits de la semaine sous le couvre-lit de Barbe noire
Il y avait l’odeur prégnante d’un cheveu carbonisé
Le maréchal-ferrant a ce parfum sur l’enclume du sabot
Le crépitement de la flamme quand brûle le coq de la cathédrale
Il fait guerre à l’extérieur dit-on
Guère jour ce soir dans le boîtier de la chambre close
Je n’ai pas peur

La vieille dame a mouché le feu-follet pleurnichant de suie
Bonnet de nuit sur sa tête de diable a l’œil crevé
J’aime la nuit de la chambre
Je m’en oins
Four à pain noir four à mains de fée
Et la baguette du saule pleureur que chevauche les sorcières
Tellement de monde dans la cave du sommeil
Je redoute potron-minet et sa clarté obscène qui délivre les massacres

Enfant je baignais dans les nuits noires du corridor menant aux cabinets
Chemin de croix où s’accrochaient les araignées
Je ferme les yeux et guidé par la cloison j’avance et psalmodie des mots de prières
car j’étais l’officiant pressé de vider ce trop noir qui me plombe
Je place les mains sur ma tĂŞte
« La bĂŞte est dessous la bĂŞte est dessous la bĂŞte est dessous »
Trois messes basses pour confondre le loup et sa langue rouge

Le goût du cabinet d’antan est une madeleine de Prout n’en déplaise au poète
J’allumais ma lampe wonder
Ô le miracle du cercle de bois et l’obscure clarté montée des fumets familiaux
Puits de misère où rutilent les émeraudes de nos pauvres agapes
Fosse commune des générations que la guerre a digérées
Fesses ouvertes je règne en maître sur ce trône de l’éphémère et quand j’y jette
l’ordonnance d’un papier j’en surveille la lente descente vers l’éternel et son cul noir
Ma lampe a rendu l’âme
Qu’importe je suis le dompteur de la nuit

Enfant je baignais dans l’huile du train fantôme qui parcourait la fête aux lampions
Son rail immonde
Le chancre de ses boulons
Et le capiton défoncé de son fauteuil
S’élance la bête au poil de vieux cambouis
Son filet de bave en quête d’une bouche somptueuse
Oublier sa gare de carton-pâte
Le leurre d’un voyage aux marges de la vraie nuit

Alors s’écartaient les pans bleus d’un rideau de scène
Délivrer l’odyssée à trois sous
Théâtre ambulant de l’apocalypse now
Je hais son tunnel circulaire se mordant la queue
Je hais sa nuit d’ersatz son ciel de tôle ses étoiles faussement filantes ses sémaphores d’os
qu’actionnent les mains des travailleurs de l’obscur
Je hais le retour au néon à goût de croustillon
Je vomis les nuits sans rĂŞve vrai

Enfant je baignais dans les wagons dorés des trains à vapeur qui m’emmèneraient aux plages du débarquement
Il y a les tunnels que j’aime et dans lesquels ils se précipitent pour y faire revivre les nuits magiques de ma chambre
Des signaux lumineux serpentins indéchiffrables strient la vitre que je baisse
C’est ma grand-mère et sa lampe pigeon qui se donne des ailes de colombe
Le monde noir est une ligne droite sur le chemin des Ă©toiles
Je baisse la vitre mes larmes sont des rubis d’escarbilles
Je redoute le bout du tunnel et ses paysages Ă©vidents tueurs de cotillons

Je me lovais dans la fumée du Transsibérien
Tchou tchou hibou chou caillou
Spirale du bout du bout du monde où la traversée de chaque ville de Tombouctou à mon rêve primal est saluée par le tchac tchac du rail invisible
Tchou tchac tchou tchac
Je tends la main aux lucioles de la nuit qui n’en finissent jamais de naître
Tunnel cousin du corridor menant aux cabinets et dont ma loupiote réveille les cafards ceints de noir

Adulte à l’instant je me baigne dans le reflet du miroir
Traces de suie des charbons de mon enfance
Le tunnel s’est effondré sans crier gare
Confinement tout le monde descend
Au loin sous mes paupières les mondes anciens et leurs lustres d’apparat sous lesquels nous dansions
Les ponts d’Avignon menaient aux îles de toutes les beautés
L’herbe était un lit aromatisé où nous buvions de bouche à bouche l’eau de Jouvence
Mon enfance

Je n’ai pas dormi cette nuit
Sur mon visage une larme blanche pour le vieux clown fariné
Fagoté tartiné à l’emporte-pièce
Le couteau du peintre et la maladresse de l’artiste
Il fait jour dit-on au bout de moi
De l’autre
À l’autre bout de quoi
La perle de tes yeux dit l’amant crépusculaire
La perte de l’autre

" Un mal qui répand la terreur
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre "

Par le trou de la serrure j’ai vu l’aveuglante clarté dont ni le mal ni le bien ne doivent rien au ciel en l’absence de morale virale
Virus bonus-malus pour le confiné de la chambre
J’ai vu le masque de la chauve-souris
Mon enfant ma sœur de l’écho
Ma parente ailée dans le noir de ta caverne

Je dormirai autrement avec l’autre que je suis
Nuit transparente jusqu’au bout des saisons qui expirent en moi
Dentelles de peau pour smoking de charbonnier
Je porte le masque du dedans
Temps des cerises que partagent les corbeaux
Et par-dessus moi le ciel de l’infini rouge

CLAUDE SOLOY

RĂ©pondre Ă  cet article